Sorj Chalandon, Profession du père, Grasset, 2015

Coup de coeur de Tess:

Coup de cœur rentrée littéraire
Sorj Chalandon, Profession du père, Grasset, 2015

Emile Choulans a douze ans et un père tyrannique. A l’école, on lui demande quel métier exerce ce dernier. Emile ne sait pas et à la maison, personne n’en parle.
« Profession du père ? Ma mère n’avait pas osé remplir le formulaire. Mon père avait grondé.
-Ecris la vérité : « Agent secret. » Ce sera dit. Et je les emmerde.
Agent secret. »

Il finit par écrire « sans profession ».

Emile souffre de la folie du père. En effet, après le putsch du 22 avril 1961 qui a lieu en réaction à l’indépendance de l’Algérie, Emile est enrôlé par son géniteur comme « soldat de l’organisation ». Pour tuer de Gaulle. Car l’Algérie ne peut être que française. Le père raconte souvent que lorsqu’il était jeune, il conseillait le général, mais maintenant tout a changé. La guerre est déclarée et Emile doit être prêt. Pour cela, les coups, les pompes en pleine nuit, les missions. Malgré le cauchemar familial, le fils cherche à tout prix la fierté et l’amour dans les yeux du père. Du père malade.

Un roman d’une intensité à couper le souffle qui mêle petite et grande histoire. A travers ce dernier, Sorj Chalandon livre l’histoire d’une enfance hors du commun, inspirée par son parcours personnel, sans jamais tomber dans le pathos. A lire sans tarder.

Extrait :
« J’ai pleuré. Pas pour la douleur mais pour l’injustice. Ma mâchoire faisait mal, mes dents. J’ai juré. Jamais je n’avais parlé de lui, ni de Ted, ni de rien. C’était moi tout seul qui voulais tuer de Gaulle. Je voulais lui faire la surprise. Lui faire plaisir. Qu’il soit fier de moi.
-Dis-le que tu as parlé de moi, ordure !
Jamais ! Je n’avais jamais prononcé son nom. J’avais du sang dans la bouche, de la peur partout. Il m’a regardé, penché en avant, jambes écartées, bras ouverts. Ses poings pendaient à ses genoux. Il avait du sang sur les mains. Le sien. Il avait frappé la porte, le mur, le parquet. Il haletait, bouche ouverte, les yeux mauvais. Ses cheveux étaient tombés sur son front. Sa chemise pendait hors du pantalon. Il a bruyamment ravalé un filet de bave. J’ai pensé à un gorille. Il a mis ses poings sur ses hanches. Il reprenait son souffle.»